Points à retenir

  • Tout bien considéré, nous croyons que l’Asie demeure une région attrayante – particulièrement au sein des marchés émergents –, mais les investisseurs auront intérêt à être plus sélectifs lorsqu’ils investiront sur ce continent au cours de l’année à venir.
  • Nous nous attendons à ce que le ralentissement économique en Asie – causé par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine – prenne fin plus tard cette année et nous nous attendons à ce que la reprise soit graduelle.
  • Selon nous, une reprise « en forme de L » en Asie dépendra de la persistance ou non de la vigueur du dollar américain et de la décision de Beijing de mettre en place ou non des mesures de relance massives pour stimuler l’économie chinoise.

En ce qui concerne les placements, il est facile d’être optimiste à l’égard de l’Asie. Le taux de croissance de la région – qui devrait atteindre 5,1 % cette année1 – continue de susciter la jalousie des pays développés. Facteur tout aussi important, les titres asiatiques sont de qualité plus élevée que les titres des marchés émergents dans l’ensemble, ce qui les rend plus attrayants pour les investisseurs. Cependant, cela ne veut pas dire que la région est à l’abri du ralentissement économique mondial.

Selon nous, le ralentissement économique en Asie n’a pas encore pris fin. Bien que l’attitude des investisseurs face au risque se soit améliorée à l’échelle mondiale au cours des dernières semaines, la faiblesse persistante de la croissance économique et de l’inflation rend les investisseurs susceptibles de faire marche arrière. Nous nous attendons à ce que sortir du creux prenne un certain temps et nous sommes d’avis que la reprise sera « en forme de L ».

L’Asie étant le moteur de la croissance mondiale, la forme de la reprise sur ce continent revêt une très grande importance pour les investisseurs. Il y a deux principales raisons pour lesquelles nous pensons qu’une croissance en forme de L semble est très probable : premièrement, il y a de nombreux obstacles à la croissance; et deuxièmement, la capacité des gouvernements de la région à relancer la croissance – du point de vue des politiques – est quelque peu limitée.

 

Obstacles à la croissance

La croissance économique de l’Asie est typiquement liée au cycle industriel mondial, qui a été freiné par le ralentissement des investissements des entreprises, lui-même ayant souffert de l’incertitude causée par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. La croissance sur 12 mois des investissements en immobilisations dans la région a déjà considérablement ralenti, passant de 5,1 % au début de 2018 à seulement 0,5 % vers le milieu de 2019². Étant donné que l’incidence du différend commercial ne se reflète pas encore pleinement dans les données économiques³, on peut présumer que les exportations asiatiques continueront de connaître des difficultés jusqu’en 2020.

Croissance mondiale et exportations asiatiques
Graphique illustrant l’évolution annuelle (en pourcentage) du PIB mondial par rapport à celle de l’indicateur avancé des exportations asiatiques Nomura décalé de trois mois, et ce depuis 2007. Le graphique indique une forte corrélation entre les deux indicateurs.

Source : Bloomberg, Gestion de placements Manuvie, au 5 novembre 2019.

La Chine ne vient pas à la rescousse : Au cours des 10 dernières années, l’économie mondiale s’est habituée à compter sur les mesures de relance de la Chine pour stimuler la croissance. Lors des ralentissements précédents, surtout en 2008-2009 et en 2016, la Chine avait lancé d’importants programmes de prêts pour stimuler la construction, relancer l’économie nationale et donner par la même occasion un coup de pouce à l’économie mondiale. Bien que la croissance de la Chine ait ralenti à son plus bas niveau en près de 30 ans, la réaction politique au ralentissement actuel s’est limitée à des mesures telles que des réformes fiscales, la réduction du coefficient de réserve des banques et des ajustements relatifs à l’émission des obligations d’État locales.

Nous croyons que les autorités chinoises se sont faites à l’idée de ne pas atteindre leur objectif de croissance du PIB de 6 % pour 2020, ce qui marquerait un tournant critique dans le cycle de croissance mondiale. Selon nous, la retenue du gouvernement chinois est le fruit des leçons du passé, puisque les précédentes mesures de relance alimentées par le crédit ont aggravé les problèmes du secteur des services financiers. Compte tenu de la préférence affichée par les autorités pour éviter d’alimenter l’instabilité financière, les mesures de relance à venir seront probablement limitées et insuffisantes pour relancer l’économie mondiale.

Croissance du crédit en Chine et croissance mondiale
Graphique comparant l’évolution annuelle (en pourcentage) du PIB mondial et celle de la croissance du crédit en Chine, soit des nouveaux titres de créances émis en pourcentage du PIB chinois. Le graphique montre que la croissance du crédit en Chine s’est affaiblie depuis 2016. Bien qu’elle se soit légèrement redressée en 2019, elle demeurait en recul en date du 5 novembre 2019. La croissance du PIB mondial a plus ou moins suivi cette tendance, quoiqu’avec un décalage.

Source : Bloomberg, Gestion de placements Manuvie, au 5 novembre 2019.

La faiblesse des secteurs manufacturiers causée par l’incertitude commerciale pèse sur la demande intérieure : La croissance de la demande de consommation privée a considérablement ralenti au cours des 18 derniers mois, passant de 5,8 % en janvier 2018 à 4,1 % en juin 2019². Dans l’ensemble, nous sommes portés à croire que la faiblesse va s’accentuer au cours des prochains mois.

Ralentissement des investissements en Asie et consommation privée (%)
Graphique comparant la consommation finale des ménages et la formation brute de capital fixe en Asie, de l’année 2000 jusqu’au 5 novembre 2019. Le graphique indique une forte corrélation entre les deux indicateurs.

Source : Bloomberg, Gestion de placements Manuvie, au 5 novembre 2019.

Les stocks risquent de connaître une plus forte correction : Le ratio des stocks du secteur manufacturier de la Thaïlande, de Taïwan et de la Corée du Sud reste à des sommets qui n’ont pas été observés en plusieurs années4 – nous craignons que cela indique que le cycle de correction des stocks pourrait encore se poursuivre.

 

Des facteurs propres à la région apparaissent : Des facteurs propres à la région pèsent sur la demande intérieure. L’agitation sociale persistante à Hong Kong, qui a contribué à plongeré le territoire dans une récession technique au troisième trimestre, en est un exemple. De même, les préoccupations liées à la stabilité financière en Inde, découlant des pressions financières prolongées qui pèsent sur les ménages ruraux, augmentent également – un resserrement du crédit au sein des institutions financières non bancaires a également accru la probabilité d’un ralentissement plus marqué en Inde. Les investisseurs devront surveiller de près ces problèmes au cours de l’année à venir.

 

La marge de manœuvre des politiques est relativement limitée.

Selon nous, la marge de manœuvre des banques centrales mondiales pour soutenir la croissance est limitée par la faiblesse des taux d’intérêt. À mesure que la politique monétaire atteint ses limites, les autorités ont de plus en plus recours à la politique budgétaire. Les banques centrales asiatiques sont dans une situation semblable puisque les taux directeurs de nombreux pays sont déjà à des creux records, ou presque. Cela explique peut-être pourquoi une série d’annonces budgétaires ont été faites au cours des derniers mois : réductions de l’impôt des sociétés en Inde et en Thaïlande, réformes du droit du travail en Indonésie visant à stimuler les investissements, et décision de la Chine d’émettre des obligations spéciales pour le financement des dépenses d’infrastructure. Bien que la marge de manœuvre pour assouplir la politique budgétaire varie considérablement d’un pays à l’autre en Asie, il est important de noter qu’un grand nombre de pays disposent encore d’une marge de manœuvre budgétaire pour mettre en œuvre de telles mesures. Cependant, l’élargissement des déficits budgétaires fait du financement déficitaire, de la liquidité et des contraintes budgétaires nationales d’importants facteurs à prendre en considération.

États-Unis et Chine : répercussions d’une « dissociation stratégique »

Nous pensons que les États-Unis et la Chine sont engagés dans une dissociation stratégique à long terme. Par conséquent, bien que l’apaisement actuel semble stimuler l’appétit pour le risque, nous ne nous attendons pas à ce que cela dure. Autrement dit, la rupture des négociations commerciales actuelles entre les États-Unis et la Chine demeure l’un des principaux risques de l’année à venir, d’autant que le sujet des négociations s’élargit pour inclure des problèmes plus complexes.

Les sujets sur lesquels les deux pays ne parviendront probablement pas à s’entendre viennent facilement à l’esprit :

  • la protection des droits de propriété intellectuelle (particulièrement dans le domaine de la technologie);
  • la réponse de la Chine au réseau Blue Dot dirigé par les États-Unis, largement perçu comme visant à rivaliser avec le projet « Une ceinture, une route » de la Chine;
  • la récente inclusion de près de 30 sociétés chinoises dans la « liste d’entités » du ministère du Commerce des États-Unis.

Ces questions rendront probablement les négociations, déjà difficiles, encore plus délicates. Pour les marchés, cela pourrait se traduire par une faiblesse encore plus marquée du yuan et la recherche par les investisseurs de placement plus surs, surtout à la lumière du ralentissement de la croissance chinoise. Selon nous, les investisseurs devront faire preuve de plus de discernement et être plus sélectifs en 2020.

Cela dit, nous continuons de penser que l’Asie est une région relativement attrayante du point de vue de la répartition de l’actif, surtout au sein des marchés émergents, compte tenu du rétrécissement de l’écart de production, de la faiblesse et de la stabilité de l’inflation et de la faible volatilité des marchés dans la région. Néanmoins, compte tenu de la nature imprévisible des discussions commerciales entre les États-Unis et la Chine, il est peu probable que les fluctuations rapides de l’appétit pour le risque disparaissent.

En Asie, nous préférons les marchés moins exposés aux tensions commerciales. Alors que les sociétés américaines se démènent pour trouver des produits susceptibles de remplacer les importations chinoises, les sociétés malaisiennes devraient, selon nous, susciter leur intérêt à court terme, tout comme la Thaïlande et les Philippines. Cependant, si la chaîne de production et la chaîne d’approvisionnement du secteur manufacturier mondial venaient à se délocaliser de Chine de façon plus permanente, le Vietnam serait probablement le principal bénéficiaire à long terme, suivi par la Malaisie, Singapour et l’Inde.

 

Principaux risques selon nous

Bien que les prévisions économiques soient de nature quantitative, elles ne constituent pas une science exacte. Comme l’a dit le défunt professeur Rudi Dornbusch : « En économie, les choses prennent plus de temps à se produire que vous le pensiez, puis elles se produisent plus rapidement que vous le pensiez⁵. » Notre analyse pourrait être discréditée par une dépréciation beaucoup plus marquée que prévu du dollar américain, qui pourrait améliorer les conditions financières mondiales et relancer le cycle économique mondial, ainsi que par un plan de relance de la Chine suffisamment musclé pour stimuler la croissance. Selon nous, ces deux facteurs joueront un rôle important dans la détermination du type de reprise qui aura lieu en Asie.